mercredi 28 octobre 2009

La folie de la Forêt.

Deuxième lettre d'Ardan.

Cher Eostril, c'est avec le cœur un peu plus léger que la dernière fois que je t'écris.
Je...
Non... Je n'ai pas le cœur léger. Pas du tout. Ou enfin, pas en ce qui concerne les problèmes qui rongent cette région.
Une région qui menace de s'enflammer mon oncle. Il y a un seigneur, celui d'Elkrin (dont je t'ai parlé un peu dans la précédente lettre) qui arrive à asseoir d'une manière peu rassurante sa politique. Ses troupes repoussent facilement les elfes fanatiques qui habitent les bois et poussent ces derniers à attaquer les villages autour de Dehontel. Il y a une grosse anguille sous roche. J'ai dû mal à imaginer qu'il n'y ait pas une manipulation à une échelle que je ne peux pas pour l'instant comprendre.
Mais vois-tu, devant ma plume, les cheveux soulevés par le vent, la fraicheur matinale faisant frissonner mes doigts, je n'ai pas la certitude d'avoir la main assez ferme pour t'écrire toutes mes aventures. Il y a une chose que j'ai apprise qui va exiger que je raffermisse ma volonté comme jamais, mon oncle.
Mais je vais y revenir.
Pour te résumer les choses, avant de passer à ce trouble qui me ronge, voici ce qui nous est arrivé.
Nous avons perdu un des gardes que nous devions protéger. Pas Tarek, le père du petit Tobby. Mais n'empêche. Ce n'est pas facile de se rendre compte qu'on n'a pas fait son travail au mieux. Surtout que le pauvre gars, un dénommé Harvan, est mort simplement écrasé par la poutre du refuge que les elfes fanatiques avaient brûlé.
A HautBois, ensuite, nous avons été rejoint par un dénommé Garesh, un ogre parlant l'infernal (c'est normal chez ceux de sa race) et disciple de Lathandre. Le seigneur de l'Aube. Un des dieux donnant le plus à ses fidèles pour repousser les morts-vivants. Je dois dire que j'ai bien sympathisé avec le Garesh en question. Sans doute une histoire de philosophie, d'éducation qui permet de transcender les origines ou un éventuel poison du sang et puis, aussi, ma curiosité pour le mécanisme de la Foi. Comment est-on choisi ? Comment est-on appelé ? Quelles qualités de l'âme sont nécessaires pour être guidé par ceux qui veillent sur nous depuis l'Empirée ?
Hautbois. Je ne sais plus très bien comment s'est passé le début de soirée, occupé que j'étais à discuter avec Garesh pendant que Rayan et Dédé (qui s'appelle Gaël en fait, mais j'aime bien Dédé, ça lui va bien) s'occupaient sans doute à gagner quelques monnaies. Je ne sais pas trop pourquoi Selaque et Celestiel firent un tour dans les bois, rencontrèrent des elfes en assez grand nombre et se firent accompagner, à leur retour par une délégation elfique comprenant 26 membres. Enfin, je ne sais pas trop pourquoi. Si. La mort. Même Kelemvor a dû pleurer cette nuit là. Lorsque les elfes sont arrivés en grande pompe au village, j'ai voulu entamer des négociations, essayer d'expliquer ce qu'il en était de la politique du seigneur d'Elkrin et de voir s'ils ne se sentaient pas manipulés. Mais peine perdue. Une attaque de lâche, dans mon dos. Quelqu'un qui crie « A la Garde ». Et le combat qui fait rage et fureur. Le feu et les flammes des deux côtés ; l'eau, les éclairs et le vent aussi pour Selaque qui s'est également évertuée à éteindre les incendies déclenchés par Garesh ; les gardes de la cité trop rapidement ; la haine dans les yeux des elfes ; la nécessité de prendre la forme de la bête... Forme de la bête à laquelle je dois mon salut lorsque Garesh, Rayan et moi prîmes une boule de feu adverse. Je m'en veux de ne pas avoir pu protéger ce pauvre Rayan. Mais je me demande, de toutes les manières, s'il n'a pas gagné au change. Connaître la mort semble l'avoir rapproché d'une certaine forme de spiritualité liée au bois ou aux royaumes féériques lorsque les dieux ont accepté qu'il revienne sous la forme d'un satyre.
Enfin tout ça pour dire, mon oncle, que le carnage fut tel qu'il ne restait de vivant, à part notre petite équipe (Rayan excepté), les deux elfes que j'avais capturés, mon nain prisonnier et nos trois caravaniers, que le chef du village, deux hommes et cinq femmes.
J'ai eu beau essayer de faire entendre raison aux elfes capturés, quand je les ai relâché et qu'ils ont compris qu'ils devaient la vie à un mélange d'elfe et d'humain, ils ont préféré se suicider. Se suicider, tu entends ça mon oncle ? Devant moi, avec une dague dans la gorge. Ce n'est pas comme ça que sont élevés les elfes, bon sang. Ce n'est pas possible qu'il n'y ait pas une sorte de magie obscure en œuvre. Je suis de plus en plus persuadé qu'ils doivent avoir un chef, quelque part, qui distille un si puissant poison de l'âme que ceux qui le boivent n'ont plus aucune chance d'entendre la raison.
Au cours de notre retour vers Dehontel, je fis un rêve concernant un bouclier et Tyr. Je ne savais pas que le symbole du bouclier était aussi bien associé à Tyr, j'étais plutôt resté sur cette histoire où le Dieu se fait dévorer la main par le chien du chaos.
Mais passons. Je suis vraiment, vraiment troublé et j'ai peine à écrire vois-tu. Aussi, vais-je te résumer succinctement le reste. Le retour à Dehontel permit plusieurs choses :
Livrer le nain captif à V.
Discuter avec des gardes de la ville et voir une garnison entière filer vers HautBois. Une garnison efficace que nous avons retrouvée plus tard, avec prêtre et magicien embarqués.
Négocier le fruit de ce que nous avions pillé sur les cadavres des elfes pour payer les onguents nécessaires à la réincarnation de Rayan. On avait pas assez pour payer une résurrection.
Accepter pour moi, Selaque et Celestiel que quelqu'un sonde notre esprit afin de savoir ce qui s'est passé. Pourquoi avions-nous tous un trou de cent ans ?
Accepter de donner une partie de nos gains pour la famille du caravanier.
Découvrir la nouvelle forme charnelle de Rayan, un satyre. Il doit avoir été béni d'un Dieu car il n'existe pas une race en ce monde qui puisse aussi bien représenter la profession de barde.
Découvrir que nous n'avions pas disparu hors du temps mais que nous avions été captifs, Selaque, Celestiel et moi, pendant plusieurs dizaines d'années.
Et se poser des questions. Qui nous a libérés ? Qui nous a capturés ? Qui est cet elfe noir que j'ai vu me retenir captif ? Qu'avons nous fait pendant toutes ces années et pour le compte de qui ?
J'ai 123 ans, mon oncle. 123. Pas 23. Tu te rends compte du choc ? Où sont mon père et ma mère ? Depuis combien d'années est mort mon grand-père ? Es-tu seulement encore en vie ?
J'ai vu dans les archives du temple de Tyr que mon nom, le tien et celui d'Arkan, mon père, étaient inscrits. Nous avons eu l'occasion d'être des paladins, avant le temps des troubles. Te rends-tu compte ? Avant le temps des troubles et ce qui est arrivé à Mystra. Le bouclier dans le temple de Tyr, la flamme bleue, tout cela est un appel de plus en plus vibrant en moi. Mais comment prendre les armes et l'armure, même si je suis capable de les porter, alors que je me sens infiniment plus à l'aise sans les deux ?
Retrouverai-je des objets, des échos ou des gens de mon passé ?
Tu comprendras que le reste de l'aventure, je l'ai vécue un peu dans les brumes, mon oncle.
La mission donnée par V. d'essayer de résoudre le problème des fanatiques allait de soi.
Explorer le village des fanatiques que nous avions massacrés était simple aussi. Selaque et Celestiel connaissaient le chemin. S'enfoncer dans des grottes après avoir trouvé un plan lors de la fouille du village des fanatiques semblait un piège mais d'autres membres de mon groupe étaient plus sur leurs gardes que moi. Par contre, découvrir un autre membre du clan, Azek Taureau Tonnerre, dans une geôle, prisonnier depuis je ne sais combien de temps et empoisonné sans espoir pour l'instant de trouver un antidote, ce fut pas loin d'être la goutte d'eau. Je n'avais pas envie de continuer à explorer les grottes avec mes compagnons, je voulais rester auprès d'Azek pour trouver un moyen de le soigner, et parler de ce qui lui était arrivé.
J'ai manqué d'attention lorsque mes compagnons ont chargé sans poser de questions d'abord sur deux elfes portant le symbole de Corellon Larethian. Corellon est un dieu de la guerre, certes, il a volé l'oeil du Dieu des orques, mais c'est aussi un représentant du bien. Il ne peut pas avoir de sectateurs mauvais. Il ne faudra pas que ça se passe comme ça la prochaine fois, même si de fait, grâce à une divination de Garesh en cours de combat, nous pûmes nous rendre compte que les elfes étaient mauvais. Ce n'est d'ailleurs qu'à ce moment là que je suis intervenu. Les elfes auraient été bons, j'aurais sans doute tenter d'assommer mes compagnons pour protéger les infortunés.
Ah mon oncle, j'ai mal. Je suis à la croisée des chemins. Le doute me ronge. Tyr m'appelle. C'est donc qu'il doit juger que je suis apte à le servir. Mais comment retrouver tout ce que j'ai appris et oublié ? Comment apprendre à devenir aussi bon à l'épée qu'avec mes poings. Je ne suis pas le plus musclé des guerriers, mon oncle. Je n'ai pas l'enveloppe très massive de ceux du Sang de lune. Même si je sais que ce n'est pas une condition obligée. Azek est un elfe et il a le change forme. Ce n'est pas tant le nouveau challenge qui me fait peur que l'angoisse d'être moins à la hauteur face à l'ennemi. Angoisse. C'est irrationnel, mon oncle. Si je suis choisi, je n'ai pas à en avoir. Je crois que je suis surtout bouleversé par toutes ces révélations et que ce qui me fait peur c'est de ne pas savoir ce que j'ai bien pu pouvoir faire pendant 100 ans et de réaliser à quel point quelqu'un a eu les moyens de me diminuer.
Si je dois être un paladin, mon oncle, j'espère que je saurais aussi bien manier le verbe que le poing, l'épée que le bouclier, la sagesse que l'intelligence. Je dois d'abord trouver un bouclier. Ou un symbole de ce bouclier. Et ensuite, je saurai la route à suivre. Ça sera clair. Mais en attendant, j'ai envie de pleurer un peu les morts. Tous ceux qui sont partis pour rien sous l'autel aveugle du racisme le plus pervers.
Et je vais rêver que je cours dans les bois en compagnie du loup de Selaque et que j'arrive à me retrouver au centre, dans la clairière, où se tiennent mes quatre visages. Celui d'un diplomate avide de connaissances, celui d'un moine à la recherche de lui même, celui d'un paladin désirant servir la cause de son Dieu et celui d'un sage animal qui apprend à accepter sa place dans la forêt.
La route est longue, mon oncle. Très longue, et ce d'autant plus qu'elle l'a déjà été.
Je croise les doigts pour qu'on puisse sauver Azek et que jamais le partage d'un trésor (mais je n'ai rien pris, ni voulu jusqu'à présent) ne conduise à la dissolution du groupe que j'ai rejoint.
Et je t'écrirai une autre lettre bientôt.
Quel autre choix est-ce que j'ai ? Hein ?

Aucun commentaire:

Publier un commentaire